Le songe du cardinal
(Nouvelle sur le thème "Rouge", concours du CROUS 2007)
Le jour n'a pas fini de rendre ses dernières couleurs lorsque son Eminence donne les deux tours de clés nécessaires pour obtenir de la vieille serrure d'argent qu'elle libère l'accès de la grande salle de l'évêché. Autour de lui les murs, en calcaire noirci, comme des gardiens impassibles, se remplissent du moindre craquement de plancher que produit celui qui s'approche, et du silence brisé se font intangiblement les échos d'une présence déjà suspecte dans cet univers minéral. Le Seigneur de l'Eglise, d'un pas voilé et aérien, franchit le seuil et traverse la pièce dans sa longueur, en progressant entre ses imposants piliers rectangulaires élevés jadis pour soutenir on ne sait quelle cathédrale adjacente oubliée, et ses fenêtres polies, jaunies par le temps, telles des vitraux qui auraient coulés au fil des siècles pour n'être plus aujourd'hui qu'une silice informe et opaque. Affaiblie par une semaine de cérémonies en qualité d'invité d'honneur, la lumière de ces lieux s'assoit enfin sur une banquette instable, laissée là probablement par un groupe d'aumônerie en veillée il y a peu. Ici, l'âtre vide et profond d'une grande cheminée répand son odeur de cendres résiduelles. Il fait froid à cette heure. Mars refuse de totalement laisser place au printemps, et malgré son apparat conséquent, le cardinal tremble.
Pour conjurer le sort, autant de son grand âge que de la température ambiante, s'impose au prêcheur l'enfantine tentation d'imiter les derniers occupants de ces lieux en mettant à son tour au foyer les quelques providentielles bûches restantes. Et si sa gouvernante venait à retrouver ses pas, et par tant de fumée à être intriguée de la cause, qu'il soit dit par le fumeur clandestin que l'étincelle fût de l'Esprit Saint !
Si ce n'est pas un grand feu, au moins est-ce une lueur. Vacillantes et incertaines, c'est dans la timidité que naissent les flammes. Flammes du Sinaï qui appelèrent Moïse, sans chaleur encore, pourtant s'installent et comme une présence déjà dictent au cardinal de plus tranquilles humeurs.
Quelles pensées le traversent à présent ? Que reste-t-il à son esprit d'une journée passée à répéter les mêmes paroles, les mêmes mots ? Ces mots qui tournent en rond depuis des années, jamais tout à fait les mêmes, jamais vraiment autres, sortis d'une poignée de textes appris et répétés, auxquels consacrer sa vie pour en faire résonner le sens a été la vocation grandissante d'un engagement dont on ne peut se délier. Pense-t-il, assis là, aux fidèles qui se sont rassemblés si nombreux ? Pense-t-il à ce qu'il leur à dit ? Se voit-il, haut représentant de quelque force divine, à la tête d'un troupeau qu'il faudrait guider en lui enseignant une écriture ? Une langue fraternellement partagée ? La langue des origines ?
Oui, il connait bien ces réflexions récurrentes, le bâtisseur de l'Eglise, comme il le connait bien ce projet de construire à l'unisson la tour qui rapprocherait les hommes du ciel. Mais aujourd'hui, dans le reflet intime qui lui est renvoyé, il prend toute la mesure de la confusion de son message. Parler de manière identique, aux mêmes personnes, a été la cause d'un isolement toujours plus moderne. Espérer fédérer l'humanité autour d'une seule croyance par peur de ne jamais parvenir à vivre ensemble a été l'erreur originelle. Il le sait : en s'adressant à une assemblée acquise et uniforme, en propageant ses discours d'ecclésiastique distingué dans ce cercle parfait de la Sainte Eglise Romaine, il se trompe ; il se trompe de projet, il se trompe de méthode, et sa punition se fait divine en constatant que les jeunes chrétiens des aumôneries préfèrent venir en douce se faire griller des saucisses et jouer de la guitare la veille, dans des locaux qui devraient grouiller de vie communautaire ce jour !
Un crépitement, soudain, et des ombres grandissantes. Le feu a pris ses aises pendant ces quelques minutes d'absence, et voilà qu'à présent les flammes, sûres d'elles, dansent.
Balançant sa tête de droite à gauche, puis massant sa nuque, le cardinal, maintenant à l'aise, entreprend de retirer sa calotte et son étole pour s'enfoncer un peu plus profondément dans ce qu'il y a de malléable chez cet austère siège pour vieux piano de messe. Les yeux à demi clos, son visage doux se détend, et le corps tout entier entre dans cette bienveillante torpeur rythmée par les explosions des noeuds du bois incandescent.
Toute sa famille est là, c'est la veillée de Noël. Dans la grande maison il y a cousins, soeurs, oncles et tantes, parents et grands-parents. La crèche est montée, et dans quelques heures, ce sera à lui, le plus jeune, d'installer l'enfant Jésus sur la paille. Mais pour le moment, c'est devant la cheminée qu'il passe son début de soirée. Un peu à l'écart des autres, debout, un soufflet de bois à la main, il se tient fièrement face au fascinant phénomène, qu'il défit : un souffle d'air, tu vis, feu, roi majestueux et destructeur ; deux rafales trop fortes, et comme noyé par ton fleuve vital, tu t'asphyxies et disparais. Le regard arrêté sur la partie la plus aveuglante de l'éclat, à s'en brûler la rétine, le jeune garçon, impassible, se laisse réchauffer le coeur.
Dans le tournoiement des flammes l'enfant se perd alors. Emporté par le tourbillon flamboyant, ses pieds se décollent peu à peu du sol. Léger, indolent, tout entier il se laisse emporter vers l'inconnu rassurant. Bercé par l'esprit de feu, enveloppé dans son linceul nouveau, le voilà à présent allongé, visage contre terre ; des voix en échos monotones récitent la litanie des saints qui s'élève dans l'abside de la cathédrale.
Efficacement, dans un mouvement machinal un peu lent, l'homme d'église assoupi dégrafe sa pélerine, desserre sa soutane et retire ses souliers. Se laissant bercer par ses pensées, et enrobé de chaleur protectrice, c'est progressivement qu'il plonge dans de plus profonds soupirs.
Une église. Haute, de plus en plus. Et puis les prêtres, qui se dispersent ; l'évêque, qui bénit idiotement avec son rameau d'olivier une foule déjà sortante. Quelque chose sonne faux, prend un tour étrange. Est-ce l'organiste qui se perd ? Est-ce la couleur du ciel qui devient changeante ? Pourquoi tout à coup la voix à côté de moi, à l'instant reconnaissante et mélodieuse s'éclate-t-elle à présent en harmonies inconciliables ? Et que me disent ceux de ma famille, assis, là-bas, et qui se perdent en gesticulations ridicules ? Mais enfin où vont donc tous ces gens, qui se répandent à l'extérieur comme un mauvais présage sur les terres d'Egypte ?
Je le sais intimement. Son projet est autre. Les hommes doivent se disperser sur la terre. Ils doivent accepter leurs différences pour ne plus avoir peur d'elles, ils doivent cesser de vivre dans un consensus mou et flatteur, et cela se fera par la confusion des langues.
Les siècles se mélangent, le suaire de feu qui m'enveloppe me le montre en accéléré ; par dessus les continents je vole, par delà les océans je vole. Partout je vois des hommes, des femmes, et la diversité de cette humanité me rappelle l'ambition primordiale. Mélangez-vous les uns les autres. Enfin je répands l'Esprit, enfin j'abolis les frontières, fais tomber les murs ! Comme une langue divine je touche chacun au coeur.
Dans les rangs où tout a commencé, je descends sur chacun d'eux. Remplissant la cathédrale qui m'a fait entrer dans ma vocation, je me vois, allongé, les bras en croix. La litanie résonne, constante et rassurante. Embrasant mon propre corps, la flamme réchauffe mon coeur.
Il est tard à présent, et dans la grande salle de l'évêché redevenue obscure, une petite femme au regard malicieux finit d'étaler les cendres froides. Derrière elle, un vieil homme dort, qui, comme un enfant, s'est débarrassé de ses vêtements au pied de sa couche. Avec infinie délicatesse, la gouvernante fidèle remonte une vieille couverture miteuse jusqu'aux épaules du rêveur.
Demain, elle taquinera son protégé et ses soudaines lubies d'isolement, qui, elle en est sûre, lui sont l'occasion parfaite de se faire griller en douce une ou deux saucisses à la braise.